Procès Al-Durah : état d’esprit de la France du début du XXIe siècle

[For my English readers, this is one of several posts in French that I am including to reach out to a Francophone audience at this particularly important time. The English version of this has already been posted, and if you want to see English posts, just scroll down.]

Voici une traduction francaise de mon essai sur les procès qui commencent jeudi le 14 septembre. Pour les liens à l’interieur de l’article, je suggère que, pour l’instant, vous consultez l’original en anglais (américain :-)) jusqu’à ce que j’ai le temps de les transférer ici.

Procès Al-Durah : état d’esprit de la France du début du XXIe siècle

Article original : The Al Durah Trials: Portrait of French Culture at the Beginning of the 21st Century

Trois procès se dérouleront à Paris cet automne au Palais de Justice de l’île de la Cité autour de l’affaire Al-Durah.

palais de justice
Palais de Justice
J’assurerai personnellement, pour ce blog, la couverture de ces trois procès et encourage chacun à suivre de près leur déroulement car ces procès – leurs problématiques, les mécanismes judiciaires, les réactions de l’opinion – nous en apprendront beaucoup sur la société française à l’aube du XXIe siècle. Pour cela, je m’efforcerai de publier quotidiennement ce qui ressortira des débats, les enjeux et les tendances qui apparaîtront. Ce premier article est un résumé de l’ensemble des procédures.

Introduction

À partir du 14 septembre 2006 se tiendront successivement les trois procès de plusieurs citoyens français qui ont publiquement critiqué, sur des sites Internet, la couverture de l’affaire Mohammed Al-Durah par la chaîne publique France 2. Ces actions ont toutes été intentées au titre de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, qui protège les individus, groupes et religions des accusations diffamatoires qui « portent atteinte à l’honneur ou à la considération » des individus ou institutions concernées en l’occurrence, France 2 ou Charles Enderlin.

Les déclarations à l’origine de ces poursuites sont modérées au regard des normes américaines :

    « Venez manifester contre l’énorme manipulation de France 2… »
    « Charles Enderlin a commis de graves fautes professionnelles… »
    « de graves présomptions de désinformation planent sur cette affaire… »
    « l’obstination de France 2 [à refuser l’ouverture d’une enquête] est une brutale et inacceptable obstruction à la recherche de la vérité et à sa manifestation. »

Cependant, beaucoup de ceux que j’ai consultés sur ce dossier pensent que France 2 gagnera. « La justice française n’est pas la justice américaine, m’a rappelé un Français, c’est trucquée. »

Ces audiences sont toutes convoquées devant la dix-septième chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris. C’est une salle d’audience majestueuse du Palais de Justice, haut lieu de la justice française.

grande instance
Tribunal de Grande Instance de Paris

Les débats seront plutôt courts, deux à trois heures pour chaque procès, et les jugements devraient être rendus plusieurs semaines après.

Deux de ces procédures ont été initiées par France 2 et Charles Enderlin fin 2002, quand sont apparues les premières preuves de grave négligence ou de manipulation criminelle, entraînant des manifestations autour de l’affaire. Ces éléments de preuve étaient un court documentaire de l’agence Mena et le reportage, plus long, d’Esther Schapira Trois balles et un enfant mort. La troisième, mais qui sera jugée en premier, a débuté deux ans plus tard et concerne un article de Philippe Karsenty, sur son site de surveillance des médias, Media Ratings, dans lequel il affirme explicitement que le reportage Al-Durah est une mise en scène et que des têtes [à la direction de France 2] devraient tomber. Les poursuites ont été lancées à une époque où la version de France 2 était pratiquement admises par tous, y compris par les Juifs. En ce temps-là, France 2 pouvait compter sur un large soutien des autres journalistes. Les plaignants tentent de s’appuyer sur la loi de 1881, conçue pour empêcher les journalistes d’abuser de la liberté de la presse pour diffamer des personnes, pour réprimer la critique publique d’une négligence journalistique qui diffame tout un peuple.

Mais depuis, bien des choses ont changé. Le texte de James Fallows dans Atlantic Monthly, de nombreux articles sur le Web et le billet de Nidra Poller dans Commentary ont ébranlé les milieux informés. Seuls ceux qui n’ont pas eu connaissance des éléments apparus adhèrent encore à la thèse 1 (le petit Mohammed tué délibérément par les Israéliens) même si la plupart des autres n’osent envisager la thèse 5 (mise en scène). De plus, les documents publiés sur le site Second Draft permettent à tout un chacun de se faire sa propre opinion, et le terme Pallywood s’est non seulement répandu, mais a encouragé un regard sceptique sur les efforts palestiniens et aujourd’hui libanais de produire de nouvelles images emblématiques de sympathie et de haine.

Mais cette évolution va bien plus loin, jusqu’à toucher la crème des médias français. En novembre 2005, le scandale a failli éclater quand deux journalistes indépendants, Daniel Leconte, d’Arte et Denis Jeanbar, de l’Express, ont visionné les rushes du caméraman palestinien Talal Abou Rahmeh, filmés dans la demi-heure précédant l’affaire. Leur embarras était palpable. Apparemment, Denis Jeanbar et Daniel Leconte ont été aussi surpris que je l’avais été [en découvrant ces rushes en octobre 2003], et ont exprimé leur sentiment sur ces mises en scène à répétition. Le patron d’Enderlin Didier Epelbaum leur fit la même réponse qu’Enderlin m’avait faite : « Oh, ils font ça tout le temps. » À quoi Denis Jeanbar répondit « peut-être que vous, vous le savez, mais pas les téléspectateurs. »

Et ils ne le savent toujours pas. Les mécanismes qui préservent les médias d’avoir à admettre leur erreur dans cette affaire se sont déployés. Des gens influents n’ont pas ménagé leurs efforts pour détourner les deux journalistes indépendants du dossier. Si le public pouvait voir ces rushes, ce trouble privé pourrait se transformer en catastrophe fatale pour France 2.

En fin de compte, les enjeux ne résident pas dans les subtilités des méandres de la justice française, mais dans l’aptitude de la France à faire face aux défis du XXIe siècle. C’est une affaire Dreyfus à l’échelle internationale ; un succès ou un échec auront des conséquences mondiales.

Contexte de l’affaire

Le reportage sur la mort du jeune Mohammed Al-Durah a agit dans le monde arabo-islamique et, dans une moindre mesure, dans les milieux médiatiques et intellectuels de l’Occident, comme une accusation, renforcée par la puissance de l’image, de crime rituel. Un père assiste, impuissant, au meurtre de sang froid par les Israéliens, de son fils, pathétique et terrorisé. Les Israéliens tuent délibérément des enfants innocents et sans défense. En Occident, il a été perçu comme la preuve visible de la nocivité d’Israël et une cause bien compréhensible de la révolte d’un peuple coalisé en lutte pour son indépendance.

Presque aussitôt, dans toute l’Europe, des manifestations amalgamant extrême gauche et immigrés musulmans ont dénoncé la barbarie d’Israël. La véhémence de ces protestations répétées a souvent dégénéré en violences, en particulier contre les Juifs. L’Europe a maintenant sa “rue arabe”, avec à la clef une vulnérabilité accrue de l’ordre public et un retour en force du discours antisémite.

manif place de la republique
Manifestation place de la République, Octobre 2000.

Mais les faits ne concordent pas avec la thèsed’un crime israélien délibéré ni même d’une responsabilité accidentelle, et l’icône a opéré moins comme un appel à la libération de la Palestine qu’au djihad mondial. Les Européens qui ont cru voir dans cette image l’occasion de relativiser la culpabilité de l’Holocauste ont en réalité, face à leurs populations musulmanes, agité le drapeau de la Guerre Sainte, qui pourtant les vise, en tant qu’infidèles, au moins autant que les Israéliens, et avalisé, ou tout au moins ignoré, les agressions de plus en plus inquiétantes contre les Juifs.

L’affaire Al-Durah est un récit aux multiples facettes, riche d’enseignements sur le cours dérangeant des choses en Europe et en Occident depuis l’an 2000. Elle met en jeu :

Par-dessus tout, les péripéties de l’affaire Al-Durah en France depuis six ans illustrent douloureusement les dysfonctionnements de l’idéologie française et le mode d’action d’Eurabia. Dans les raisons et les conséquences du succès des productions pallywoodiennes auprès des responsables des médias, nous discernons à quel point l’Europe est devenue réceptive à l’islamisme agressif et au djihadisme. Les médias européens sont étonnamment crédules devant des reportages si manifestement malhonnêtes.

Si le public pouvait voir la vidéo Al-Durah en entier (les rushes de Talal Abou Rahmeh) je pense que sa réaction serait la surprise, et l’indignation contre les médias. La corrélation directe entre les manipulations de l’information et la popularité des thèses antisionistes deviendrait évidente Mais en l’absence de la vidéo complète, la complaisance avec laquelle les Européens ont “gobé” le meurtre du petit Mohammed par les Israéliens, ont aidé à faire passer la supercherie.

Sur le même mode, les nouvelles épouvantables en provenance de Cana, au Liban, ont déclenché un appel horrifié à un cessez-le-feu immédiat. Les occidentaux sont victimes de la manipulation des images par leurs ennemis, car leurs médias acceptent sans recul critique, sinon avec enthousiasme, ces images trompeuses et ces reportages bidonnés. Compte tenu de cette synergie entre malveillance islamiste et crédulité médiatique, comment l’opinion publique occidentale pourrait-elle prendre les décisions intelligentes ?

L’affaire Al-Durah symbolise la faillite des médias français qui ont bien du mal à être à la hauteur de leur code déontologique. Les conséquences de cette faute-là ont été catastrophiques à la fois pour les Israéliens, détruisant leur réputation, et les Palestiniens, entraînés par cette image dans une Intifada perdue. Des atteintes graves ont aussi été portées au tissu social des sociétés civiles de par le monde. Si des médias indépendants et responsables, et par conséquent raisonnablement pertinents, sont les yeux et les oreilles de la société civile, alors nous survolons en aveugles un terrain très dangereux. L’aptitude des juges français à défendre le droits des citoyens à critiquer le travail des médias et à rendre public ces critiques, à examiner impartialement les éléments de preuve qui leur sont présentés, et à comprendre les enjeux sous-jacents, c’est tout cela qui sera en jeu cet automne au Palais.

Beaucoup de choses, dans ce monde troublé, seront suspendues à leur balance. Plus les gens seront informés, plus les juges soupèseront leur verdict, et plus nous serons en droit d’espérer que la France tranchera dans le sens de la sagesse, qu’il s’agisse des médias ou de la loi. Et si les tribunaux de la République en venaient à condamner les accusés, tous ceux qui sont aujourd’hui attentifs sauraient quel crédit accorder à la rationalité de la société française, aujourd’hui et dans les années à venir.

One Response to Procès Al-Durah : état d’esprit de la France du début du XXIe siècle

  1. Eliyahu says:

    My congratulations to your translator, Alain Jean-Mairet. The article reads as if it had been written in French originally. If anything, I think it is more powerful in French. The lingo of Corneille and Racine is still an effective medium. Take that Shakespeare!!

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