Conversations avec Charles Enderlin: Aux origines de mon témoignage

Ci-dessous je mets une traduction française de mon essai, Conversations with Charles Enderlin. Ce fut la base de ce que j’ai témoigner devant le tribunal. Si Charles Enderlin a envie de m’attaquer en justice, qu’il le fasse. Si j’ai bien compris, ce n’est pas suffisant de diffamer son caractère, il faut aussi que ce que je dis est faux. (Traduit par Pistache)

CONVERSATIONS AVEC CHARLES ENDERLIN DANS LES STUDIOS DE FRANCE2 À JÉRUSALEM

Charles Enderlin est un citoyen israélien né en France qui est correspondent de France2 au Moyen-Orient depuis plusieurs décennies. C’est à lui que Talal abu Rahme, le cameraman palestinien qui captura les seules images des al-Durah sous le feu le 30 septembre 2000 au carrefour de Netzarim, envoya le matériel filmé. Il monta et présenta ces images avec un commentaire basé sur le témoignage de Talal, et distribua gratuitement quelques 3 minutes de ce que Talal avait tourné à toute chaîne qui le désirait. Cependant, ni lui, ni France2 n’a accepté de remettre le jeu complet des rushes de Talal de ce jour là et du lendemain à la commission d’enquête israélienne ni à d’autres investigateurs indépendants.

Le 31 octobre 2003, j’ai eu le privilège de visionner ces cassettes et de parler d’elles avec Charles Enderlin et un caméraman israélien qui travaille pour France2 et accompagnait Enderlin a Ramallah le jour fatal du 30 septembre 2000. J’ai obtenu de revoir ces enregistrements et d’avoir des conversations supplémentaires avec Enderlin à deux reprises par la suite.

Charles Enderlin joue un rôle critique dans l’affaire al-Durah. Sans ses efforts énergiques à la fois pour présenter la version des évènements donnée par Talal en tant qu’ « actualités » et pour distribuer les extraits tournés gratuitement à tout le monde, le récit n’aurait jamais eu autant de poids. En fait, s’il avait plutôt licencié Talal sur le champ pour avoir essayé de lui soumettre un faux aussi grotesque, l’histoire aurait pu prendre une tournure très différente – et l’Intifada de même. Et si Enderlin avait revu sa position et admit ses erreurs, une rectification aurait pu voir le jour bien plus tôt.

Parmi ceux d’entre nous qui pensent que la séquence est une mise en scène (Shahaf, Poller, Juffa, Huber, etc.), la question quant à Enderlin se résume à : à quel moment a-t-il réalisé que la scène était truquée ? Les partisans de la ligne dure soutiennent qu’il était au courant dès le début et que, complice de Talal, il a dupé le grand public autant que lui. D’autres concèdent que, dans son empressement à diffuser un tel scoop, les signes qui auraient du l’alerter lui ont échappés, et qu’il n’a réalisé son erreur que plus tard. Mais combien de temps plus tard ?

Honnêtement, je n’en sais rien. Je reste très humble face au pouvoir de la dissonance cognitive, à la capacité que peut avoir quelqu’un d’aussi futé que Charles Enderlin à se convaincre lui-même que ces séquences sont authentiques – comme il continue de le soutenir – parce que le fait de réaliser son erreur aurait un coût accablant. Il m’a assurément tenu assez de propos témoignant d’une crédulité spectaculaire envers Talal et d’autres sources palestiniennes pour me permettre de faire l’interprétation qu’Enderlin est « sincèrement » inconscient de son erreur. D’un autre côté, Enderlin a une réputation de dissimulateur suffisante pour envisager que tout ceci puisse n’être que de la comédie. En fin de compte, seul Charles Enderlin connaît la vérité.

Ce qu’Enderlin savait ou sait importe beaucoup, tout spécialement pour toute personne préoccupée par la probité journalistique. Ce que je rapporte ci-dessous résulte d’entretiens avec Charles Enderlin tenues en trois occasions différentes. La première a eu lieu le 31 octobre 2003, et les deux conversations ultérieures dans les six mois qui ont suivi… Autrement dit, après que les principales attaques concernant son travail aient été publiées – Yom Tov Samya, Esther Schapira, James Fallows. Chacune de mes rencontres avec lui a duré au moins une heure, pendant laquelle je pouvais visionner les cassettes. Je présente ces souvenirs en guise de témoignages à prendre en considération si on essaie de déterminer ce que ses connaissances et son attitude peuvent nous dire quant à son professionnalisme.

Enderlin et les sources palestiniennes, dont Talal.

Mon premier choc advint lorsque je réalisais que les prises de vues étaient tantôt sans intérêt (des jets de pierre), tantôt des séquences comiquement mises en scène. Lorsque le cameraman israélien qui visionnait ces séquences avec nous rit d’une séquence particulièrement bébête, je lui demandais pourquoi.

    « Elles semblent toutes tellement fausses », répondit-il.
    « C’est mon impression », acquiesçais-je.
    Sur quoi Enderlin observa : « Oh, ils font ça tout le temps ».
    « Mais », demandais-je alors, « s’ils font tout le temps des mises en scène, pourquoi ne peut-il en être de même avec l’affaire al-Durah ? ».
    « Oh », répliqua Enderlin nonchalamment, « ils ne sont pas assez futé pour ça. »

[Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé les implications de cette remarque – sans l’assistance d’Enderlin à la rédaction, leur travail n’arriverait jamais à « faire » l’actualité.]

Les preuves de la crédulité d’Enderlin envers les sources palestiniennes abondent. Durant notre entretien, il reçut un message qu’il me montra bien évidemment, preuve additionnelle de la véracité de la séquence al-Durah. Il s’agissait d’une dépêche de presse émanant d’un hôpital palestinien, qui déclarait qu’un garçon avait été atteint par une balle israélienne. Lorsque je lui demandais comment l’hôpital connaissait la provenance du tir, il me toisa d’un air calme et méprisant, comme pour dire : « de quelle autre provenance pourrait-il s’agir ? » Apparemment, la proportion considérable de victimes palestiniennes tombées sous le feu palestinien durant l’Intifada (et de manière souvent intentionnelle) n’a pas retenu son attention.

Il évoqua Talal à de nombreuses reprises comme un journaliste éminemment professionnel et digne de confiance. « Il commençait à manquer de batteries ; c’est pourquoi il n’a pas filmé beaucoup de plans de l’incident… Il m’a appelé un certain nombre de fois depuis le site, en panique… il craignait pour sa vie. » Je demandais à Charles comment il pouvait être sûr que ces déclarations et ces messages ne faisaient pas partie d’une mise en scène. « Je le connais bien. Nos familles se sont rencontrées », insista-t-il, « il ne me mentirait pas. Vous devez comprendre la signification culturelle de ce genre de choses. »

Moi, qui avais vu Talal mentir à Esther Schapira, trouvais ces assurances douteuses. Quant à la signification culturelle de telles rencontres familiales, je trouvais difficile de croire que Talal placerait sa loyauté envers Enderlin (aussi flatté que ce dernier ait pu être de ces contacts sociaux avec un Palestinien) au-dessus de sa loyauté à la cause palestinienne. Talal est et était membre de l’Association des Jounalistes Palestiniens, un groupe pro-OLP qui transmet les menaces de l’Autorité Palestinienne aux journalistes palestiniens, avertissant des conséquences qui attendent ceux qui présenteraient l’A.P. sous un mauvais jour.

Plus tard lors de notre premier entretien, j’essayais à nouveau, très doucement, de suggérer qu’il pourrait revoir l’affaire.

    « Je pense que vous devriez au moins considérer comme hypothèse de travail que vous puissiez avoir été dupé. »
    « Impossible », répondit-il, « il ne serait même jamais venu à l’idée de Talal d’essayer de faire cela. »
    « Pourquoi ? », demandais-je, incapable d’imaginer la raison.
    « Parce que pour faire cela, il aurait du s’imaginer pouvoir me faire gober un tel faux, et comme il savait que ce serait impossible, il n’aurait jamais ne fut-ce qu’envisagé une telle idée. »

Aussi tragique que soit cette affaire, je ne pus que rester ébahi devant la combinaison de logique talmudique et d’arrogance française contenue dans son explication.

Carte de l’incident du carrefour de Netzarim dessinée de la main d’Enderlin

Ma seconde grande surprise, lors de cette première rencontre, se produisit lorsqu’Enderlin me dessina une carte du carrefour de Netzarim (voir ci-dessous avec vrai carte).

enderlin's map

Non seulement fit-il des erreurs mineures mais significatives, par exemple quant à l’emplacement de la fourgonnette derrière laquelle Talal se trouvait en filmant les scènes clés (trop en avant), mais il plaça la position israélienne du mauvais côté du carrefour (entre autres problèmes, cette erreur rend le fait que Talal se soit abrité derrière la fourgonnette incompréhensible, ce qu’Enderlin remarqua et tenta de corriger en avançant la camionnette hors de la ligne de tir).

C’est une « erreur » stupéfiante qui démontre ou bien une ignorance flagrante de la situation – et dès lors de tous les signes dont il est question –, ou purement et simplement un acte de malhonnêteté, tablant sur ma méconnaissance pour réussir. Je penche personnellement pour l’ignorance, parce qu’Enderlin ne fit aucun effort pour protéger cette preuve accablante et que je suis reparti avec elle dans mes notes. Mais ce n’est guère concluant. Il a pu juste supposer que j’étais stupide, ignorant ou paresseux.

Cette carte mérite réflexion. Ce qui ressort du rapport Yom Tov Samya est que a) étant donné les angles de tir, les Israéliens n’auraient pas pu toucher l’enfant, et b) étant donné les nuages de poussière circulaires éjectés par les deux balles que l’on voit atteindre le mur, au moins une partie des tirs venaient du côté palestinien. En positionnant les Israéliens au Nord-Est plutôt qu’au Nord-Ouest du carrefour, Enderlin révèle sa méconnaissance fondamentale à ce sujet. Toute personne qui a lu les rapports, même superficiellement, peut se rendre compte de l’endroit où les Israéliens se trouvaient. Quant à Enderlin, on supposerait qu’il connaissait déjà la disposition des lieu avant de diffuser les prises de vues accompagnées de l’affirmation selon laquelle les tirs provenaient des Israéliens.

En plaçant les Israéliens du côté faisant face au baril, Enderlin, à sa façon, admettait que les tirs venaient de cette direction tout en tentant d’en rendre les Israéliens responsables. L’indigence de cette manœuvre, qui ne pouvait convaincre que le plus ignorant des observateurs, me laissait pantois. Et je ne pus que me demander si l’erreur était intentionnelle (c’est à dire un mensonge d’Enderlin), inconsciente (c’est-à-dire qu’Enderlin, ayant lu le rapport sur la direction des balles, ne pouvait admettre ses conclusions et avait besoin de réinventer la disposition du carrefour pour préserver son ‘innocence »), ou reflétait une ignorance ahurissante à propos de ce carrefour, ce qui impliquait qu’Enderlin n’ait jamais lu le rapport Yom Tov Samya ni aucune des autres critiques de son travail. (J’ai entendu dire qu’il avait dessiné des cartes semblables à l’intention d’autres visiteurs, et si quelqu’un a eu une expérience similaire je serais très intéressé d’en avoir connaissance).

Dans tous les cas, cette carte fait d’Enderlin au mieux un journaliste remarquablement négligent, inexcusablement mal informé de détails cruciaux concernant l’un de ses reportages les plus importants, et, au pire, un menteur méprisant. C’est à lui d’éclaircir les choses.

Du sang et des balles

Au cours de visites ultérieures dans les bureaux de France2, je soulevais d’autres aspects troublants du dossier, en particulier l’absence de balles israéliennes retrouvées ou sur le site ou dans les corps de Mohamed et de son père Jamal (il fut proclamé qu’ils avaient reçu 11 blessures par balles).

    « Il n’y a pas de balles », protestais-je, ayant en tête le visage de Talal souriant nerveusement lorsqu’il est pris dans son mensonge par Esther Schapira.
    « Le général les a », répondit Enderlin, comme s’il connaissait la première manœuvre de Talal (“Interrogez le général… il pourra vous le dire”), mais pas à quel point cette tentative s’était mal terminée.
    « Alors pourquoi n’y a-t-il aucune archive officielle quant au type de balle, aucune enquête balistique – où sont les balles ? », demandais-je.
    « Le général les a », répondit-il, « dans un sac dans son tiroir. »
    A ce point, j’étais sidéré (on aurait dit qu’il parlait d’un sac de billes). « Et vous le croyez ? », demandais-je avec incrédulité.
    « Pourquoi ne le croirais-je pas ? », répondit-il. « Je lui fait tout autant confiance qu’à Yom Tov Samya ! »

Comme pour la carte dessinée par Enderlin, cette réponse mérite qu’on s’y arrête. D’une certaine façon, Enderlin semblait jouer le jeu de l’équivalence morale, de « l’impartialité ». En évoquant un général israélien dans sa comparaison, il me mettait en principe dans une position où je serais passé pour raciste en ne faisant pas autant confiance au général palestinien qu’au général israélien. Qu’importe alors que le général israélien ait dirigé une enquête approfondie dont il a tiré de prudentes conclusions, et que le général palestinien ne l’ait pas fait parce que « lorsqu’on sait qui est le coupable nous ne faisons pas d’enquête » ? Pour Enderlin, c’est apparemment kif-kif.

Mais les apparences sont trompeuses. Sa déclaration inverse en fait la confiance qu’il accorde à ces hommes. Si l’on tient compte de la carte qu’il a dessiné, s’il ne me mentait pas sciemment, alors c’est qu’Enderlin n’avait pas lu le rapport d’enquête de Yom Tov Samya, et qu’il avait de toute façon immédiatement balayé ses conclusions – à un point tel qu’il ne connaissait toujours pas les aspects les plus élémentaires de l’affaire. Donc en réalité, il ne fait pas confiance à Yom Tov Samya malgré son enquête, et il fait confiance au général palestinien en dépit de la mentalité de lyncheur de cet homme pour qui on n’enquête pas si on « connaît » déjà les coupables.

Durant ma dernière visite, j’ai aussi soulevé le fait que les plans du baril pris par Talal tôt le lendemain matin ne montrent pas de sang sur le sol ni sur le mur à l’endroit où le père et l’enfant étaient réfugiés. Enderlin examina cela de près et affirma que l’on pouvait voir une zone légèrement plus foncée derrière le baril, qui pouvait être du sable recouvrant le sang. « Pourquoi les Palestiniens voudraient-ils faire disparaître le sang ? Et pourquoi n’y a-t-il pas de sang sur le mur et là où le petit est tombé ? », demandais-je, repensant à la photo prise plus tard ce jour-là qui montre qu’ils ont rajouté du sang à la scène avant l’arrivée de la presse étrangère (mais pas sur le mur). « Comment le saurais-je ? », répondit Enderlin avec impatience, comme si ce n’était pas son boulot de s’occuper de telles vétilles.

S’entretenir avec Enderlin, dans son bureau et au tribunal

M’entretenir avec Enderlin fut toujours une tâche difficile. Je devais lui paraître suffisamment bien disposé pour qu’il me laisse visionner les rushes, mais je ne lui cachais jamais mes réactions face aux indices ni mon sentiment qu’il avait été dupé. A chaque fois que j’étais près de l’affronter, il s’énervait et commençait à crier – une réaction dont une autre personne qui l’a longuement interviewé a également fait l’expérience (Gutmann, The Other War, p. 72-3). Je n’ai pas beaucoup insisté sur certaines de ses affirmations les plus extravagantes, telles que les « plans de l’agonie de l’enfant » qu’il a coupé parce qu’ils étaient « trop pénibles à regarder », bien que ceci se soit avéré être l’un de ses mensonges les plus énormes.

Son argument favori est « Ecoutez, les Israéliens ont admis [avoir commis ceci], et s’ils avaient eu le moindre soupçon de malversation ils auraient arrêté Talal il y a longtemps. » Et, bien qu’il vaille la peine de se demander pourquoi les Israéliens ne sont pas revenus sur cette affaire, ceci reste au mieux une réponse extrêmement évasive puisqu’elle évite d’examiner les importants indices qu’il s’agit d’une tromperie – de la part de Talal et peut-être aussi d’Enderlin. Son autre « échappatoire » est de déclarer qu’il a perdu trop de temps avec cette histoire ; que ses adversaires ne sont que des monomaniaques et des gens d’extrême droite ; et qu’il a autre chose à faire. « J’en ai assez ! »

Il a peut-être perdu du temps, mais beaucoup de gens ont perdu la vie ou celles de leurs proches dans ce qui a suivi la diffusion de ce reportage cherchant à provoquer la haine. A ce point, se prémunir de sa fatigue personnelle me semble constituer un sommet de mauvaise foi.

En fin de compte, je pense que seule un procès, dans lequel Talal et Enderlin seraient tous deux soumis à un contre-interrogatoire rigoureux et ne pourraient se dérober à la myriade de contradictions que leurs déclarations et les indices disponibles font naître, pourrait nous aider à comprendre ce qui s’est exactement passé lorsque cette farce tragique a frappé la planète avec la force d’une bombe atomique psychologique.

Enderlin n’a jamais cessé de clamer qu’il poursuivrait en justice quiconque oserait mettre en doute sa bonne foi, et il a mené certaines choses devant les tribunaux. Sans doute ce que j’ai écrit ici mérite-t-il sa réponse légale s’il pense vraiment être innocent. Que le procès commence. Que le monde puisse voir la matière première scandaleuse filmée par Talal et dont Enderlin fit régulièrement ses choux gras ; que Charles Enderlin et Talal abu Rahmeh s’avancent à la barre des témoins et que, sous serment, ils expliquent au monde ce qu’ils ont fait et pourquoi.

One Response to Conversations avec Charles Enderlin: Aux origines de mon témoignage

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