Les procès Al-Durah, acte II : Portrait d’une culture de l’honneur en crise

Le deuxième “procès Al-Durah” a pour objet une manifestation qui s’est déroulée en octobre 2002 devant les locaux de France 2. Un documentaire de la chaîne ARD, l’homologue allemande de France 2, venait de montrer la désinformation spectaculaire par Charles Enderlin et la malhonnêteté criante de son caméraman Talal Abou Rahmeh. France 2 en bloqua la diffusion en France, alors que celle-ci aurait du être quasiment automatique, s’agissant d’un sujet qui concernait la France. Il en résulta une manifestation de protestation, à l’appel d’un vaste regroupement d’associations, juives ou pas, qui décerna, à France 2 et Enderlin, le “prix de la désinformation”. Parmi les divers appels, un site web appela à manifester contre “les mensonges et l’énorme manipulation” de France 2. Pour défendre sa réputation, France 2 a entamé des poursuites contre celui qu’elle accuse d’être responsable du site web, pour “atteinte à l’honneur et à la considération de M. Charles Enderlin”.

Sans doute, Américains ou Israéliens jugeront tout cela complètement fou, et je serai d’accord avec eux. Une des raisons pour lesquelles les juges de ces affaires de diffamation ne consacrent qu’une après-midi à l’audition des témoins et aux argumentaires des parties est qu’il y en a plein d’autres en attente. Alain Finkielkraut, une des rares voix sensées et courageuses de la France d’aujourd’hui, a cinq procès sur le dos, pour des propos qui, aux États-Unis, seraient débattus ouvertement dans les médias.

Mais la législation française sur la diffamation favorise grandement les plaignants, et de tels propos tombent sous le coup de ces lois. On pourrait alors supposer que la question sera de savoir si c’était vrai ou faux, si la cour prend en considération des éléments de preuve. Était-il exact de parler de mensonges et de manipulation ?

C’est cet espoir qui avait rendu si optimistes ceux d’entre nous mêlés à cette série de trois procès en diffamation autour de l’affaire Al-Durah à la sortie de la première audience. Le procureur l’avait dit clairement, les allégations étaient infamantes. Mais, ainsi qu’elle l’avait exprimé clairement, la justice voulait que l’on se demande “est-ce exact ?” et si oui, il s’agirait alors de critiques légitimes.

Dans la mesure où je m’intéresse tout spécialement au rôle central que jouent la critique publique et l’autocritique dans la mise en place et la pérennité de la “société civile”, cette question – la possibilité pour les citoyens de critiquer des personnages de la vie publique – me semble vitale à un moment de son histoire où la France est confrontée au défi culturel si grand que représente l’absorption de millions d’immigrants musulmans, généralement aussi mal disposés envers la société civile française que peu enclins à l’autocritique.

L’étonnant retournement du tribunal lors du premier procès contre Philippe Karsenty, après la recommandation du procureur d’abandonner les charges (car l’accusé avait fourni suffisamment d’éléments à l’appui de ses dires, et la gravité du sujet autorisait une certaine rudesse de ton) m’a clairement fait comprendre qu’il s’agissait moins des faits que de la réputation des acteurs de premier plan, France 2, première chaîne publique, et son correspondant vedette, Charles Enderlin.

Le jugement – qui sera prochainement traduit et commenté sur ce site- maintient la fiction de s’en tenir aux faits, mais les considérants, l’argumentation et l’accent sont mis sur Karsenty et visent à protéger Enderlin. J’ai acquis le sentiment que les juges ont fait leur le langage biaisé de France 2, dans leur document de 19 pages. Et la même équipe juridique développe les mêmes thèmes dans le deuxième procès : la réputation sans tâche de France 2 et d’Enderlin, le silence des autorités israéliennes, la personnalité louche de l’accusé et suspecte de ses témoins.

Je ne peux m’empêcher, malgré les nombreuses différences, de penser au dilemme de l’affaire Dreyfus — honneur ou vérité ?

Et si l’affaire Dreyfus était franco-française au départ, puis internationale par sa dimension antisémite et sa signification pour les Juifs, nous sommes ici en présence d’une affaire internationale qui a des implications pour la France, de par le rôle de ses médias dans la diffusion de l’accusation Al-Durah, et en raison de sa spécificité culturelle (et maintenant juridique) qui empêche la vérité de se faire jour.

En fait, les conséquences sont incalculables. Si vous voulez comprendre comment le jihad mondial – une idéologie de haine qui ne le cède en rien à la haine génocidaire des nazis – a pu se développer à ce point ces dernières années, il faut analyser comment les médias français (et au-delà les médias du monde occidental) ont à la fois, d’un côté, diffusé et accrédité les discours les plus hostiles contre Israël et les Juifs, et de l’autre minimisé les violences antijuives qui en ont résulté.

Comment le monde occidental pourrait-il déceler dans l’affaire Al-Durah un appel au jihad mondial, quand le New York Times, par exemple, en 2002, cite un prédicateur jihadiste palestinien qui appelle à l’extermination des Juifs dans le Monde entier en ces termes : “Les travaillistes, le Likoud, ils sont tous les mêmes, ce sont tous des Juifs…” en omettant un appel au génocide qui termine avec la phrase “…tuez-les tous partout où vous les trouverez” ?

Comment les Français pouvaient-ils savoir qu’en oblitérant la culpabilité de l’Holocauste avec l’image Al-Durah, ils agitaient le drapeau du jihad devant leurs immigrés musulmans ? Leurs médias leur ont dissimulé les actes mêmes qu’ils ont largement contribués à provoquer. Le 2 octobre 2000, au lieu de rendre compte des violences antijuives à travers la France et l’Europe qu’avait déchaînées la diffusion, deux jours plus tôt, de la séquence Al-Durah, le journaliste de France 2, à Paris, annonçait que des “colons” à Naplouse avaient tué une petite fille de 2 ans, une information qui est apparue dénuée de fondement même à des sites pro-palestiniens (donc tout à fait crédules). On peut retracer le cheminement de la diffusion des images Al-Durah à l’irruption quasi immédiate d’une “rue arabe” violemment antisémite dans les lieux publics et les universités d’Europe, jusqu’à l’Intifada des banlieues qui hante la France, avec en perspective des cauchemars inimaginables.

Et d’ailleurs, alors que je suis à Paris pour assister à ce procès (22-27 octobre), les banlieues s’échauffent à nouveau. Avec cette nouveauté, l’incendie de bus. S’emparer d’un autobus, faire sortir (ou pas) les passagers et le brûler. Un pas de plus dans la bataille pour les territoires qui oppose les “racailles” de ces quartiers d’immigrés à la République française. Il y a désormais en France des zones où ne sont plus garantis la scolarisation, la loi et l’ordre, représentés par la police ou les pompiers (ce sont aussi, et non pas par hasard, des zones de trafic de drogue) et maintenant, les transports en commun qui permettent aux habitants de ces quartiers qui travaillent d’en sortir. Et ces “territoires perdus de la République” se dégradent et s’étendent à la fois, à mesure que les bandes maffieuses gagnent constamment en agressivité. Encore un écart grandissant entre territoire avec culture productive, d’abondance et un territoire de culture auto-appauvrissante, de carence, qu’on se plait à appeler l’apartheid quand il est question d’Israéliens et Palestiniens.

Et les Français semblent incapables de seulement comprendre, et encore moins répondre, à ce à quoi ils sont confrontés. Leurs médias et leurs élites répètent avec insistance que c’est un problème de pauvreté et de racisme (c’est à dire la faute de la société française), qu l’islam n’a rien à y voir (nonobstant, par exemple, les cris Allahou Akbar, et la survenue des troubles pendant le Ramadan). Pendant mon séjour à Paris, un reportage télévisé relatait l’affreuse histoire d’Ilan Halimi, un Juif français torturé à mort par un gang de barbares (c’est le nom qu’eux-mêmes se donnaient) qui téléphonèrent à ses parents pour leur lire des versets du Coran alors qu’ils pouvaient entendre les cris de leur fils en arrière-plan. Cette histoire en dit long sur l’organisation culturelle de ces quartiers, sur l’étendue de l’empathie ou le poids de la loi du silence qui empêcha, pendant plus de deux semaines, les voisins, qui entendaient les hurlements, de prévenir la police. Et pourtant, pas une seule fois le mot “islam” ne fut prononcé dans ce reportage.

Un ami sociologue a emmené une fois une équipe de CNN dans ces territoires perdus (connus sous l’euphémisme de quartiers difficiles) et un gamin évoqua devant eux le Hamas. Un autre le fit taire. Cache-t-on quelque chose d’important ?

Pour des raisons très différentes, mais tout aussi mauvaises, tant les élites intellectuelles françaises que les gamins des cités souhaitent relativiser l’énorme attirance du jihad mondial pour cette sous-classe. Cet attrait n’est pas celui de la discipline de la religion musulmane, mais d’un culte de mort, haineux, destructeur et nihiliste qui séduit une population enragée de son impuissance humiliante dans le monde moderne. Que ces quartiers où fermente ce ressentiment soient actuellement musulmans ou pas, l’histoire des révolutions suggère que, le moment venu, des reculades françaises surgiront, sous une forme violente, les ambitions millénaristes de l’islam. Comme le note le sociologue James Scott*, dans son livre, Domination and the Arts of Resistance, le millénarisme est une “expression cachée véhémente” qui n’attend que l’occasion de faire irruption dans le débat public.

On pourrait comprendre que les “racailles” veuillent apparaître comme des damnés de la terre légitimement courroucés, qui ne cherchent qu’à s’insérer équitablement dans le jeu républicain, des opprimés qui réclament plus d’argent, plus de programmes d’aide, moins d’exclusion. Mais que l’élite universitaire française privilégie cette interprétation et jette l’anathème sur quiconque a le front, ou le courage, de les contredire me semble bien suicidaire. Une société civile, démocratique/républicaine, libre, ne peut se maintenir avec de telles alliances de démopathes (les émeutiers qui invoqueraient des “revendications” démocratiques) avec leurs dupes (les intellectuels qui s’en font l’écho).

Prenons le cas Finkielkraut. Il est poursuivi pour avoir déclarer que les émeutes dans les banlieues ont des motivations antirépublicaines, et que ces “jeunes” sont nihilistes. Ses détracteurs considèrent ses propos comme de l’incitation à la discrimination, comme quand le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy les a qualifiés de “racailles”. Les faiseurs d’opinion accusent les Cassandre d’être responsables des problèmes qu’elles décrivent.

Et derrière ça se trouve ce que les Français vigilants appellent l’esprit munichois (en référence à la politique conciliante avec les nazis mise en œuvre en 1938 à Munich par Daladier et Chamberlain). Un ami qui réside dans un des faubourgs les plus calmes me rapportait sa conversation avec un policier. Les ordres sont “surtout pas de bavures !” Pas de vagues, pas d’erreurs. Ils redoutent que la mort d’un “jeune” de banlieue remette le feu aux poudres, comme l’électrocution des deux adolescents l’an dernier. Les autorités françaises vivent dans la crainte d’une nouvelle flambée aussi dure que la précédente. Aussi n’interviennent-ils pas tant que les “jeunes en colère” ne vont pas trop loin.

Ces jeunes, en dépit de leur peu d’instruction (ils ne parlent pas l’arabe, et, bien souvent, à peine le français) ont instinctivement assimilé les leçons de l’Intifada palestinienne : attaquer l’ennemi juste assez pour lui nuire, mais pas au point de provoquer de véritables représailles ; pousser toujours au-delà de ce que les autorités tolèrent (ordinairement, l’incendie de voitures, maintenant, embuscades de policiers). En attendant le martyr espéré, que la France les gratifie d’un enfant innocent massacré par des forces de répression fascistes, un petit Mohammed Al-Durah français, qui leur servirait d’alibi à toutes les violences, y compris l’attentat suicide.

Au final, les Français redoutent qu’il leur arrive ce qu’ils ont tant contribuer à faire aux Israéliens.

Ironie de l’histoire, les Français (et leurs amis européens) ont mis tout le monde en danger en reprochant avec véhémence à Israël de tenter de réprimer l’Intifada jihadiste de 2000, dénonçant, du haut de leur piédestal moral, des “représailles disproportionnées”, non seulement illégitimes à leurs yeux, mais même rappelant les atrocités nazies. Quand les attentats suicides se sont multipliés, les médias français et européens, les dirigeants et les manifestants les ont tous excusés, ou glorifiés, comme pleinement justifiés par la perversité (supposée) des Israéliens. Mais ces derniers, dont les forces armées ont une énorme capacité de retenue, ont placé la barre si haut qu’il serait bien difficile, et dangereux, aux Français de les imiter. Et maintenant, les populations musulmanes de la France (les Français ne savent même pas combien de musulmans vivent parmi eux, ni même qu’ils ont une population “musulmane”) ont intégré l’idée que tuer un de leurs enfants autorisait à faire exploser les civils français.

C’est ainsi. Si Israël est un poste avancé de l’occident à l’âge du jihad mondial, par la violence et par la démographie, la France, elle, fait tout son possible pour faire pencher la balance du côté du jihad. Abusés par des médias de mauvaise foi, pleins de bonne conscience, les Français diabolisent la société civile qui tente de résister au jihad, discréditant tout ce qu’ils font pour se défendre, et idéalisant une société sous l’emprise d’un culte de mort nihiliste, justifiant tous les actes visant à étendre leur guerre d’annihilation. Si Sartre était encore vivant, n’en aurait-il pas la nausée ? (Hélas, j’en doute.)

Aujourd’hui les Français sont pris à leur propre piège, mais ils ne s’en rendent pas encore compte.

Il faut à Dieu une bonne dose d’humour pour placer les Français dans une position où ils devront reconnaître, pour leur survie qu’”Israël est notre alliée, et nous avons beaucoup à apprendre des Israéliens, envers lesquels nous avons été particulièrement injustes.”

Une civilisation peut-elle se perdre par manque de sens de l’humour quant à ses propres défauts ? J’espère toujours que non, mais pour le moment, ce n’est pas gagné !

Note :
* James C. Scott sociologue américain spécialiste des modes d’expression des minorités opprimées

2 Responses to Les procès Al-Durah, acte II : Portrait d’une culture de l’honneur en crise

  1. Grindel Marie says:

    Merci beaucoup pour cette analyse, cette lucidite.
    Tant qu’il y aura des personnes comme vous, tout
    espoir n’est pas perdu.
    M Grindel – Paris

  2. [...] ? Reflections on the Latest Judgment My reflections on the Judgment against Karsenty. Les procès Al-Durah, acte II : P [...]

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>