Réponse au sujet de l’Islam et la culture d’honneur et honte

Réponse au sujet de l’Islam et la culture d’honneur et honte

J’ai reçu une requête par Facebook d’un chercheur français au sujet de mon article sur Edward Said et la culture d’honneur et de honte.

Il m’a adressé la question en anglais, j’ai répondu en français pour essayer de formuler mes idées dans une autre langue. Merci Jean Patrick Grumberg pour une lecture correctrice approfondie.

(i) would you have any idea why honor and shame-avoidance seem to be such strong motivations in the muslim world compared to most non-muslim countries?

La puissance du désir de recevoir les honneurs et la crainte (dread) de la honte (oneidophobie) est énorme. Tout individu y est lié toute sa vie, et tout culture passe par ce “code d’honneur primordial ” “primary honor code.” Cela prend une forme particulièrement tenace chez les tribus de guerriers comme les germains, les celtes, les romains, grecs, sioux, japonais, mongols, africains, bedouins, berbères, etc.

Cette dynamique guerrière se trouve partout dans le monde, et l’importance de la dynamique honneur-honte est universelle.

Par contre, en Occident, on a su (à travers le dernier millénaire) transférer pas mal de valeurs vers un “code d’honneur inférieur” “secondary honor code” qui renverse le sens moral de certaines pratiques culturelles clé – par exemple le duel, l’esclavage (v. Appiah, The Honor Code and Moral Revolutions). Ce processus a produit entre autres, les Démocraties, et la culture de connaissance/ technologie/ production qui en ce moment est l’hégémonie du monde (siècle de globalisation), et peut-être destructeur de ce même monde d’abondance.

Pourquoi les musulmans, en particulier les arabes, ont-ils eu plus de problèmes avec ce processus ? Tous le monde (y compris l’Occident) expérimente le processus qui consiste à arriver à une société civile et pacifique comme un traumatisme (pour l’Occident, voir l’oeuvre de Norman Cohn). Par contre, les autres cultures non-occidentales, même en gardant la dynamique honneur-honte à une place prédominante, arrivent néanmoins à s’adapter au monde moderne, et semblent mieux négocier cette transformation. (exemple le Japon, et pas mal de cultures confucéennes)

Le problème de l’Islam, dans sa forme politique (dar al Islam/dar al Harb) traduit les préoccupations d’honneur et honte en religiosité triomphaliste. “Nous avons la vraie foi, car nous dominons” (jeu de somme nulle). Donc la victoire d’un occident post-honneur (qu’ils voient comme une forme d’emasculation), constitue une insulte narcissique intolérable, surtout après l’humiliation globale que represente Israël – le destin interrompu. Ils sont donc dans une spirale négative où ils cherchent à détruire le succès de l’autre par leur autodestruction (somme negative, terrorisme suicidaire)

 

(ii) according to you, why has the quest for honor taken a more and more religious overtone since the 1970s in the muslim world, i.e. from Morocco to Indonesia?

D’abord, pour les musulmans du Proche-Orient (les arabes), le “nationalisme arabe” (oxymoron du premier ordre) recelait la promesse messianique : en devenant laïque on pourrait maitriser le monde moderne, et developper notre puissance pour a) détruire Israël (et laver notre visage noirci dans leur sang), et b) ainsi tenir tête (au moins) au Occidentaux.

Après la Naqbah de 1948, toute l’énergie des élites était dirigée dans cette direction, avec des résultats médiocres. Les pertes catastrophiques de 1967 et 1973 contre le minuscule Israël ont détruit la force de cette promesse de libération “nationale et laïque.” Donc le souterrain jihadiste (toujours présent même s’il n’est pas dans la conscience des Occidentaux qui insistent toujours pour ne voir les palestiniens qu’en termes laïcs comme mouvement “national”) a resurgi, car il y a  toujours eu un jihad.

Le nouveau message salafiste est le suivant :

“On n’a pas fait faillite devant le monde parce qu’on était insuffisamment séculiers (une concession humiliante à l’ennemi), mais parce qu’on était insuffisamment dévoué.”

Dans les deux cas, la motivation est de compenser la perte d’honneur, de se venger, de verser le sang et retrouver son statut d’homme d’honneur et de respect. Cet aspect religieux, bien qu’il va à l’encontre des mouvements globaux sécularisants, prend son élan avec l’arrivée du mujaddid en 1979 (voir la suite).

Dans le reste du monde musulman (le monde des peuples convertis, selon Naipaul), je crois qu’une dynamique alliée, mais beaucoup plus multidirectionnelle, s’est déclenchée surtout en 1400 AH (1979). C’est le 14e mujaddid, moment centenaire qui au moins depuis 200 AH (815 CE), promet aux croyant l’apparition d’un “restaurateur” (dans l’analyse apocalyptique: un rédempteur/mahdi avant l’avent du centenaire, restaurateur après, ex post defectu).

Ce fut certainement un élément clé dans la transformation de la théologie shi’ite de Khoumeini (par exemple à Paris) en mouvement révolutionnaire (ie millénariste) en 1400/1979, développement qui eu rapidement une réponse dans le monde Sunnite, surtout avec l’émergence d’al Qaeda et du Hamas (1408/1988).

Bref, le Mujaddid de 1400 déclencha (selon moi) la vague du millénarisme apocalyptique qui eu son point fort au tournant de notre centenaire/millénaire en 2000, et qui continue à croitre.

Yussuf al Qaradawi considère tout le 15e siècle, déclenché par le mujaddid, comme le temps pendant lequel le Dar al Islam global va s’étendre, non seulement par le Jihad, mais aussi, et même plus encore, par la Da’wa. Le premier sursaut de cet esprit apocalyptique/millénariste se voit déjà chez les musulmans non-arabes dans le récit de voyage de VS Naipaul publié en 1981, bien que pour lui, comme pour Gilles Kepel en 2000, c’était le crépuscule de ces zélotes. Le Pakistan nous fourni un bon exemple d’un militantisme islamiste lié à une culture d’honneur et honte très prononcé. (ainsi que l’Afghanistan et toutes les autres sociétés tribales musulmanes (Somalie, Niger, Soudan).

Ceci dit, on espère que dans les courants spirituels musulmans, on trouvera un millénarisme un peu moins triomphaliste, par exemple même démotique. Mais à présent, dans le monde musulman, les gens qui prônent la dynamique honneur-honte (primary code), les oneidophobes, dominent l’espace public (à savoir que ce sont eux qui définissent le cadre de l’honneur : s’occidentaliser c’est s’émasculer).

Ils ont un point de vue radical du jeu de somme nulle (qui devient facilement un jeu de somme négative – voir les nouveaux “martyrs” du 15e siècle), et n’hésitent pas à recourir à la violence pour imposer leur hégémonie (takfir), et donc, la revitalisation de l’Islam de nos jours est, pour la plupart, très belligérent non seulement contre les kufars (nous), mais aussi contre les musulmans insuffisamment mobilisés.

Je n’ai pas de solutions.

Je crois qu’on ne peut s’adresser à ces sujets qu’en commençant par la compréhension du problème, et ensuite (ou pendant le processus de compréhension), on trouve des solutions, ou au moins des chemins à suivre.

S’interdire de comprendre parce que les problèmes ainsi identifiés n’ont pas de solutions immédiate, ou parce que c’est un “racisme orientaliste” d’ainsi parler des sociétés musulmanes, ne me semble pas un processus de raisonnement mais plutôt de dhimmitude proleptique.

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