Paris Notes, Printemps 2005

Le “non” vu d’outre-atlantique
Paris, June 2005

Le chaos promis par les partisans du “oui” n’a pas encore eu lieu . L’an prochain, peut-être. Entretemps, le temps d’une réflexion me semble être venu. Permettez moi de vous adresser quelques remarques depuis le continent nord-américain, d’un pays dont les relations avec l’Europe évoluent depuis quelques temps vers une situation de crise, un “clash” des cultures, voire, de civilisations.

En général, les américains prônent,à ma connaissance, un espace d’échanges mutuellement bénéfiques pour toutes les parties impliquées, surtout à l’égard des européens. Nous croyons qu’une Europe forte et prospère est une bonne chose: que votre puisssance est avantageuse pour nous tous. C’est cette conviction qui créa le Plan Marshall pour les Allemands (et les Français), qui mit fin à une guerre de 30 ans dans la première moitié du XXe siècle, entre 1914-1945. Et je connais pas mal d’américains qui voulaient bien une union européene, qui considérent comme regrettable le fait que les français aient voté non, et qui ne comprennent pas pourquoi le “non” l’a emporté.

Personellement, je suis plutôt de l’avis que le “non” fut une bonne chose. Non pas parce que je serais contre les Etats-Unis d’Europe – je partage le sentiment de mes compatriotes envers l’Europe, une Europe forte et prospère est une bonne chose pour tout le monde, l’union européenne est un projet à forte cohérence dans un monde dans lequel la société civile/l’Etat de droit devient la régle. Par contre j’ai peur que la forme que le processus de la construction européenne a concrétement prise dans les faits soit nuisible à tous et que les classes politiques et médiatiques qui ont construit et promu ce projet constitutionnel n’aient pas le sens du bien commun nécèssaire aussi bien à l’établisssement d’un cadre juridique viable qu’à son application sérieuse.

A mon avis, ayant séjourné quelques temps à Paris , juste avant le vote, il y avait un sentiment diffus mais profond de méfiance caché derrière les multiples raisons avancées pour justifier le “non” — de droite comme de gauche. Le projet de constitution, avec ses nombreuses ambiguités, représentait un chèque en blanc, et les citoyens ordinaires ne crurent pas que leurs élites allaient en faire un usage responsable et qu’ elles n’allaient pas en profiter à leur dépens. Il se peut bien sûr que je projette ici ma propre perception des choses sur la pensée du français moyen – que j’ attribue d’ailleurs aussi à ceux qui ont voté oui avec réserve – mais il est vrai que j’éprouve personnellement un sentiment profond de méfiance l’égard des élites européennes.

Pourquoi? Parce qu’ils considérent l’Amérique comme un rival dans un jeu à somme nulle : Ce qui est bon pour l’Amérique est mauvais pour l’Europe, ce qui est mauvais pour l’Amérique est bon pour l’Europe. On a, outre- atlantique, l’impression que l’Europe avance avec frénésie vers une constitution, élaborée à toute vitesse pour , au XXI siècle, faire concurrence aux Américains, Chinois et Indiens. J’aimerais plutôt voir une Europe plus mesurée faconner un projet de constitution plus original, plus durable, respectant les différences entre les pays européens (bien plus grandes que celles qui séparaient les états d’amérique) et qui en même temps renforce les points communs.

Ayant passé pas mal de temps en France – je suis médiéviste de la France du XIe, époque à laquelle, selon moi, commenca en Europe, avec la France à sa tête, une période de dix siècles d’un dynamisme culturel exceptionnel– j’ai l’impression que les élites françaises ont conservé beaucoup trop d’éléments de la mentalité de l’aristocratie médiévale. Pour eux les gens ordinaires – les français moyens – ne détiennent pas de vraie légitimité et leurs opinions et leurs désirs pèsent peu dans la balance quand eux décident. Un commentateur anglais, Kenneth Minogue, a parlé du “syndrome olympien” des élites européennes, de leur dédain pour le petit peuple.

C’est un jeu à somme nulle: ceux qui ont le pouvoir et les privilèges gagnent, les autres, les impotents, comme l’auraient dit au moyen age les clercs, perdent.

Ma double connaissance approfondie des méchanismes culturels en France – en tant que d’historien et en tant que chercheur en science des médias – m’ont montré que cette culture privilégie les rapports allant “du haut vers bas” tout en exerçant une très forte résistance aux pulsions venant du bas. On ne veut en aucun cas perdre la face, et face à ceux qui n’ont pas les moyens de résister on n’hésite pas s’imposer. Comme me l’a dit une amie, “en France on n’admet pas l’erreur, car c’est ressenti comme une forme de faiblesse.” Bien sûr il n’est jamais facile d’avouer une erreur mais chacun d’entre nous arrive à un moment ou à un autre à un point au delà duquel on doit s’arrêter de persister dans l’erreur et reconnaître qu’on a fait fausse route.

Car sans se remettre en question, on ne peut pas apprendre. Trop souvent, les élites en France prennent l’attitude suivante: “Nous n’avons pas de leçons à recevoir.” Orgueil pointilleux, culture aristocratique exigeant de son honneur… en tous cas, dans une société démocratique et civile ce sont des tendences auto-destructrices.

On peut constater tout cela dans l’anti-américanisme des élites françaises. Partout, dans les médias et dans les conversations, je rencontre une mentalité de jeux à somme nulle, et ensuite cette tournure d’esprit est projetée sur les américains. Le discours anti-américain, comme l’ont démontré quelques uns de vos commentateurs les plus honnêtes et courageux, est bourré de ressentiments. Comme me l’a dit une amie française, “la France ne pardonnera pas aux E-U de les avoir sauvé deux fois. “Nulle bonne action ne reste impunie » Ces sentiments vous aveuglent; et c’est à votre perte que vous les consumez . Pour reprendre La Fontaine: Tout ressentiment vit au depens de celui qui l’exprime.

Les français s’acharnent à déplorer une soi-disante dérive impérialiste de l’amérique. Je n’ai pas, pour ma part, l’impression que les américains aient une mentalité impérialiste. Des cercles qui souhaiteraient ici coloniser l’Iraq comme l’ont fait les français en Afrique et au Vietnam, et les anglais aux Indes et en Afrique, me sont inconnus.

Bien-sûr que l’on peut, mutatis mutandi, affirmer que l’impérialisme culturel et économique des EU correspond exactement à l’ancien impérialisme européen, mais il s’agirait là d’ une déformation abusive des faits historiques et d’une comparaison indûe. Pire, elle serait susceptible d’encourager les américains à céder à la tentation de l’hubris à laquelle sont soumises toutes les civilisation arrivant au sommet de leur puissance. Souhaitez-vous vraiment que nous échouions comme vous avez échoué?

Je suis convaincu que pour les Européens cela vaudrait la peine de promouvoir et de nourrir cet élan très puissant de générosité qui fait partie de l’âme profonde de beaucoup d’américains. Nous ne sommes pas – même pas Bush – vos ennemis, ni même vos rivaux. Nous croyons – avec raison – que nous nous trouvons dans la même bateau et que si nous coulons nous coulerons ensembles. Nous avons donc besoin de votre aide, et non pas de vos ressentiments.

Mais à écouter les intellos, les classes politiques et médiatiques, on a l’impression que les EU sont leurs plus grands rivaux. Ils croient pouvoir miser sur l’équilibre entre les puissances et ils font cause commune avec d’autres ‘blocs’. En agissant de cette façon, en tournant le dos aux americains, ils tournent le dos à une Alliance qui a été le terreau fertile de la démocratie. Cette belle et difficile forme politique qu’est la démocratie qui leur a offert non seulement ses espaces de libertés mais aussi toutes les possiblilités de la société civile.

L’Alliance atlantique fut le creuset de la démocratie. Et, comme le dit Eli Sagan à ce sujet dans The Honey and the Hemlock, cette expérience démocratique reste l’un des miracles socials de l’histoire.

La démocratie est une forme politique exigeante car elle suppose que les citoyens – aussi bien les élites que les gens ordinaire — arrivent d’une part à avoir confiance les uns dans les autres et d’autre part à se montrer eux-mêmes dignes de confiance. On doit renoncer aux jeux durs à somme nulle (“je te domine pour que tu ne me domines pas,” “pour que je gagne, il faut que tu perdes”) et au contraire prôner les jeux à somme positive (“nous pouvons tous gagner,” “je t’épargne mes désirs de te dominer, et tu m’épargne les tiens”). Cette loi s’applique aussi bien à moi qu’à mon voisin.

C’est pourquoi il ne suffit pas d’adresser aux autres des reproches mais il faut aussi reconnaître ses propres erreurs, de la même maniére il serait vain de vouloir donner des lecons aux autres sans accepter aussi d’en recevoir. Malheureusement, le discours européen correspond en ce moment à un jeu à somme nulle envers les EU: nous, les Européens sommes bons, progréssistes, éclairés; vous les américains vous êtes des voyous, des provocateurs arrogants, des impérialistes.

Ce discours n’estime pas à sa juste valeur le miracle que représente cette démocratie qui nous lie si étroitement mais la considére, au contraire, comme un bien quelconque à la porté de n’importe qui.

En mélangeant deux sentiments incompatibles, la rancœur et l’espoir, les européens s’imaginent que l’on peut à la fois jouer le jeu de la démocratie et en même temps se complaire dans des accusations sur les tendances fascistes des américains. Un reporteur originaire de Rotterdam, ville qui a maintenant une majorité musulmane, à qui on demandait ce qu’il ressentait face à la perspective d’une majorité musulmane dans toute la Hollande d’ici 2030, si les tendances démographiques actuelles devaient se prolonger, repondit : « Et alors. » Les historiens au moins comprennent que dans les démocraties il n’est pas impossible que la chose suivante arrive : «Une personne, un vote mais une seule fois. »

Un francais aurait pu, avec désinvolture, apporter la même réponse. De leurs hauteurs olympiennes, les élites technocratiques européennes ne saississent pas la différence entre une classe ouvrière païenne, chrétienne, post-chrétienne, musulmane.

Question d’outre atlantique: pensez vous vraiment que toutes les aires de civilisation vont accepter de jouer avec vous des jeux à somme positive, surtout les peuples en provenance de cultures qui prônent fondamentalement des jeux a somme-nulle (spécialement à votre egard), alors que vous même vous n’arrivez pas à le faire avec vos alliés les plus anciens et les plus fidèles ?

Si le “non” freine assez longtemps le train de la construction europénne pour permettre aux européens de reconsidérer leurs relations avec les EU, sur tous les plans – diplomatique, culturel, économique, idéologique – , de refondre le cadre institutionnel de l’union en comprenant et en reconnaissant combien il est difficile d’établir des relations à somme positive, alors peut-être la prochaine tentative sera moins utopique au niveau idéologique (l’Europe, promontoire moral du monde) et plus raisonnable dans la réalité.

(Merci à R.M. d’avoir eu la patience de me corriger le français de cet essai.)

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